L’agroforesterie : vecteur d’équilibre vivant dans nos campagnes

30 août 2025

Pourquoi la biodiversité agricole est-elle en crise ?

L’uniformisation des paysages agricoles, l’usage intensif d’intrants chimiques et le manque de haies ou d’arbres ont précipité l’érosion de la biodiversité dans les campagnes françaises comme ailleurs. Depuis les années 1950, on estime que 75 % de la diversité génétique des cultures vivrières a disparu (FAO). En Europe, les oiseaux des champs, bio-indicateurs bien connus, ont perdu près de 60 % de leurs effectifs depuis 1980 (MNHN/CRBPO).

Or, la diversité du vivant dans les champs, les sols, les bosquets ou les mares rend de multiples services : pollinisation (responsable d’un tiers de notre alimentation), régulation des ravageurs, fertilité, infiltration de l’eau… Une agriculture qui appauvrit la biodiversité nuit donc, à terme, à sa propre résilience. C’est ici que l’agroforesterie réintroduit l’arbre au cœur du champ pour tisser de nouveaux équilibres.

Agroforesterie : de quoi parle-t-on ?

L’agroforesterie regroupe l’ensemble des pratiques associant arbres, cultures et parfois animaux sur une même parcelle agricole. Historiquement, beaucoup de campagnes françaises pratiquaient ces associations vertueuses : arbres d’alignement, fruitiers dans les pâtures, haies bocagères. Depuis les années 1990, la recherche et des agriculteurs pionniers remettent l’arbre au cœur des parcelles céréalières ou viticoles (INRAE).

  • Agroforesterie intra-parcellaire : arbres plantés dans la culture (alignements, bosquets, pré-vergers).
  • Agroforesterie linéaire : haies, brise-vent, ripisylves en bord de cours d’eau.
  • Agrosylvopastoralisme : pâturages arborés, animaux sous les arbres.

Au-delà du cadre, ce sont les interactions entre arbres, plantes et faune qui nourrissent la richesse du système.

Comment les arbres créent-ils de la biodiversité ?

Des habitats multiples pour la faune

L’intégration d’arbres multiplie les strates végétales sur une même surface : racines profondes, litière au sol, canopée feuillue. Chaque niveau propose des refuges, lieux de nidification, ressources alimentaires (baies, insectes, nectar, lichens…) pour une foule d’espèces :

  • Invertébrés du sol (vers de terre, coléoptères, champignons mycorhiziens)
  • Oiseaux (rouge-gorge, pie-grièche, mésanges, chouette chevêche…)
  • Mammifères auxiliaires (hérissons, chauves-souris, micro-mammifères chasseurs d’insectes)
  • Pollinisateurs (abeilles sauvages, syrphes…)

Des études menées sur de grandes cultures céréalières équipées de bandes boisées montrent que la diversité d’oiseaux peut être multipliée par 2 à 3, et celle des papillons par 4, par rapport à des parcelles nues (AgroBioTech Gembloux, revue Agriculture, Ecosystems & Environment, 2018).

Corridors écologiques et trames vertes

Ces rangées d’arbres ou de haies font office d’autoroutes vertes, permettant aux espèces mobiles (insectes, amphibiens, mammifères) de circuler d’une zone naturelle à une autre. C’est crucial dans un contexte où le morcellement des habitats est une des causes majeures d’effondrement de la faune. Par exemple, un mésopredateur comme la fouine, ou un pollinisateur comme le bourdon, retrouve grâce à ces corridors la capacité de recoloniser le paysage agricole.

La politique de la "trame verte et bleue" en France, déclinée à l’échelle régionale, s’appuie sur la restauration d’une continuité écologique, dont l’agroforesterie est un pilier central (Ministère de la Transition Écologique).

Régulation naturelle des ennemis des cultures

Diversifier le paysage, c’est aussi attirer les régulateurs naturels des pucerons, charançons ou limaces. Les haies et les arbres hébergent des auxiliaires : coccinelles, syrphes, crisopes côté insectes ; mésanges et chauves-souris côté vertébrés. L’INRAE estime qu’une haie de 100 m peut héberger jusqu’à 1 200 insectes prédateurs différents en haute saison (Source : INRAE, 2020).

À l’échelle d’un territoire, cela peut réduire significativement le recours aux insecticides, offrant ainsi un bénéfice économique et environnemental direct.

Bénéfices pour le sol et la vie microbienne

Sous terre, les racines d’espèces arborées stimulent la vie du sol : elles nourrissent les microorganismes, structurent la terre, enrichissent en matière organique via la chute de feuilles. Plusieurs études montrent qu’un système agroforestier abrite en moyenne 30 % de biomasse microbienne en plus qu’une monoculture nue (Projet SYLVAPARC, Montpellier SupAgro).

  • Infiltration et stockage d’eau améliorés
  • Résilience accrue face aux sécheresses (le sol garde 20 % d’humidité en plus sous couvert arboré)
  • Cycle des nutriments restauré : la litière des arbres « fertilise » les cultures annuelles

La présence d’arbres freine l’érosion (les pertes de terre peuvent ainsi diminuer de 50 à 90% selon la pente et les espèces, Lal, Soil & Tillage Research, 2017).

Cas concrets et chiffres clés en France et en Europe

  • Soutien à la faune auxiliaire : Dans les Landes, l’introduction de haies en bordure de maïs a vu une chute de 30 % des attaques de pyrale, grâce au retour des mésanges et des chauves-souris (Bourget & al., 2015).
  • Amélioration de la biodiversité générale : Une expérimentation dans la région Centre-Val de Loire a révélé que les bandes agroforestières portaient 2,5 fois plus d’espèces d’abeilles sauvages que les champs voisins nus (INRAE-Orléans, 2019).
  • Multifonctionnalité prouvée : En Espagne, des oliveraies agroforestières accueillent 170 % de flore spontanée supplémentaire par rapport à des monocultures intensives (European Agroforestry Federation).
  • Restauration de corridors faunistiques : Dans l’Aisne, un réseau de 23 km de haies réimplantées sur des terres céréalières a doublé les indices de présence du hérisson d’Europe sur 4 ans (LPO Picardie, 2020).

Quels leviers pour une transition agroforestière efficace ?

  • Choix des espèces adaptées au terroir : Chêne, noyer, merisier, haies mellifères… Les arbres pérennes, feuillus ou fruitiers, sont préférés. La diversification maximise les bénéfices, chaque plante hébergeant sa propre faune et flore (Chambre d’Agriculture Occitanie).
  • Implantation progressive : Initier par petites étapes (lisières, rangées isolées), tester, puis étendre. Des outils comme MyForest, proposé par l’INRAE, accompagnent les choix à l’échelle de la parcelle.
  • Entretien et gestion intelligente : Les arbres demandent une taille raisonnée, le maintien d’un sous-bois divers, parfois des abris pour les pollinisateurs (hôtels à insectes, nichoirs, mares).
  • Mobiliser l’entraide et l’expertise locale : Groupements d’agriculteurs, réseaux de fermes DEPHY ou Agroforesterie France partagent retours d’expérience et résultats pour éviter les erreurs de jeunesse.
  • Soutiens financiers et réglementaires : En France, le Plan de Compétitivité et d’Adaptation des Exploitations Agricoles, certaines aides PAC, et de nombreux dispositifs locaux facilitent l’investissement de départ (FranceAgriMer).

Les défis encore à relever

L’agroforesterie n’est pas la solution miracle, elle implique de repenser la mécanisation, la gestion des ombrages, la récolte, voire le rapport au temps (les arbres mettent des années à croître). Un défaut de formation ou un mauvais choix d’espèces peut même défavoriser la biodiversité locale si l’on introduit un arbre inadapté ou trop envahissant (WWF Rapport 2022).

Ses vraies difficultés sont humaines : installation, dialogue avec le voisinage, crainte face au changement, valorisation économique à moyen terme. Mais la tendance est enclenchée, avec près de 56 000 hectares de surfaces agricoles en agroforesterie recensés en 2021 en France, et une progression de +10 % par an sur la décennie (Agroforesterie France).

Pour aller plus loin : explorer, tester, s’engager

L’agroforesterie n’est pas qu’affaire d’expert ou de grande exploitation : nombre de maraîchers, vignerons, producteurs de céréales ou d’élevage y trouvent une voie pour réconcilier production et nature. C’est aussi un formidable levier pour faire revenir le vivant sur des terres appauvries, reconnecter les campagnes entre elles, et offrir une qualité de vie renouvelée pour les agriculteurs.

Pour s’informer, des ressources comme le Réseau Mixte Technologique Agroforesterie, Agroforesterie France, ou les publications scientifiques de l’INRAE foisonnent d’exemples concrets, de conseils et d’accompagnement terrain. L’engagement pour l’arbre agricole a ceci de particulier : il tisse un nouveau contrat entre la terre, le paysan et le vivant – une démarche où chaque plantation compte, chaque haie restaurée recrée du lien.

Renouer avec le génie végétal et animal, c’est peut-être là la plus belle promesse de l’agroécologie de demain.

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