Mesurer et comprendre la fertilité des sols à l’ère des capteurs connectés

20 novembre 2025

Fertilité des sols : un enjeu pour l’agriculture durable

Préserver et améliorer la fertilité des sols est l’une des clés pour assurer la pérennité de l’agriculture, réduire l’usage de produits chimiques et mieux répondre aux attentes alimentaires sans compromettre les écosystèmes. La santé des sols influence directement la productivité et la résilience des cultures face aux contraintes climatiques. Or, une étude de l’INRAE révèle que près de 60 % des terres agricoles en Europe présentent aujourd’hui des signes de dégradation (source : INRAE, 2022).

Face à l’ampleur de l’enjeu, il devient vital d’avoir des outils permettant de suivre l’évolution de la fertilité de manière rapide, fiable et régulière. C’est ici que les capteurs connectés entrent en jeu pour changer la donne, en rendant l’invisible visible et mesurable à l’échelle de la parcelle.

Les capteurs connectés : une révolution silencieuse au service des sols

Jusqu’à récemment, surveiller la fertilité du sol supposait de mener des prélèvements réguliers et coûteux, suivis d’analyses en laboratoire. Or, cela limite la fréquence des suivis et la finesse des décisions agricoles. Les capteurs connectés, placés directement dans les parcelles, bouleversent ces pratiques en temps réel ou quasi-temps réel.

  • Les capteurs d’humidité et de température : Ils permettent de comprendre la disponibilité en eau et de mieux ajuster l’irrigation.
  • Les capteurs de salinité : Ils surveillent l’accumulation de sels solubles, indicateurs de dégradation ou de fertilisation excessive.
  • Les capteurs de conductivité électrique : La conductivité du sol renseigne sur sa composition minérale et sur l’activité microbienne, essentielle pour la fertilité.
  • Les capteurs de nutriments : Certains modèles font remonter la teneur en azote, phosphore, potassium (NPK), nutriments clés pour les cultures.

Associés à des stations météo ou à des images satellite, ces dispositifs forment un véritable “écosystème connecté”, permettant une lecture dynamique du sol.

Quels bénéfices concrets pour l’agriculteur et la planète ?

L’apport principal des capteurs connectés réside dans la transition d’une gestion “aveugle” ou ponctuelle vers une gestion dynamique et précise, au plus près des besoins réels du sol et des cultures.

  • Décisions agronomiques basées sur des données fiables : Finis les apports d’engrais à l’aveugle : selon l’ONG The Soil Health Partnership, les agriculteurs équipés de capteurs d’azote économisent en moyenne 25 % d’engrais, tout en maintenant ou améliorant leurs rendements.
  • Entretien de la biodiversité du sol : Mieux ajuster les interventions, c’est préserver le vivant du sol : un usage raisonné des amendements limite la destruction de micro-organismes et insectes essentiels à la vie du sol (source : FAO, 2021).
  • Réduction de l’empreinte environnementale : Moins d’engrais ou d’irrigation, c’est aussi moins de pollution des nappes et des cours d’eau. Sur les exploitations agricoles connectées, la réduction des intrants chimiques peut atteindre 30 à 40 % selon les projets pilotes menés en France (Rapport Arvalis, 2023).
  • Alertes précoces et prévention des stress : Les systèmes connectés détectent rapidement les carences, l’hydromorphie ou les risques de salinisation, permettant d’agir avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.

Au-delà des grandes cultures, ces bénéfices se retrouvent aussi en viticulture où la gestion fine de la fertilité conditionne la qualité des raisins. Un exemple frappant : dans certaines régions du Bordelais, l’installation de capteurs de conductivité et d’humidité a permis de diminuer de 20 % les apports totaux d’amendements organiques, tout en améliorant la vie du sol (Vitinnov, 2023).

Quels types de capteurs choisir ? Zoom sur les modèles disponibles

Le marché propose aujourd’hui une large palette de capteurs connectés adaptés à différents usages. Voici les principales familles et leurs spécificités :

Type de capteur Ce qu’il mesure Avantage principal Quelques exemples
Sondes d’humidité/Température Teneur en eau, température à différentes profondeurs Précision pour piloter l’irrigation et le travail du sol GroPoint, Sentek Drill & Drop
Capteurs de conductivité Conductivité électrique globale, liée à la salinité et à la structure du sol Rapidité pour cartographier la variabilité intra-parcellaire Veris, Yara Soil Scan
Capteurs de nutriments NPK Teneurs en azote, phosphore, potassium Diagnostics précis des besoins nutritionnels NutriScan, ChrysaLabs
Capteurs optiques/multi-spectraux Indice de végétation, activité chlorophyllienne (IMV, NDVI) Détection des stress précoces par satellite ou drone FieldScan, Trimble GreenSeeker

Le choix dépendra de la culture suivie, du type de sol, et du niveau de précision recherché. Dans l’idéal, associer plusieurs types de capteurs permet une vision plus globale et fine.

Des données à l’action : comment sont exploitées les informations remontées ?

Disposer d’informations, c’est bien : mais encore faut-il les interpréter pour agir efficacement. La plupart des capteurs actuels fonctionnent en réseau et communiquent leurs données à une plateforme centrale, accessible sur ordinateur ou smartphone.

Les agriculteurs peuvent ainsi :

  • Visualiser les cartes de leur exploitation (zones plus ou moins riches, besoins en eau ou en éléments nutritifs)
  • Recevoir des alertes personnalisées quand une intervention devient nécessaire (fertilisation, irrigation, couverture végétale)
  • Comparer l’évolution de leurs parcelles d’une année sur l’autre, et ajuster leurs pratiques
  • Exporter les données vers des conseillers ou des coopératives pour bénéficier de conseils d’experts personnalisés

Cet accès à l’information transforme la façon dont les agriculteurs gèrent leurs exploitations. Cela facilite aussi la traçabilité, de plus en plus valorisée dans les filières.

Quels sont les défis et les leviers à venir ?

Si les capteurs connectés ouvrent des perspectives inspirantes, leur généralisation rencontre encore quelques freins :

  • Coût d’investissement : Installer un réseau de capteurs représente un coût initial non négligeable, surtout pour les petites exploitations. Néanmoins, certaines régions, telles que l’Occitanie, proposent des aides à l’équipement via leurs dispositifs régionaux d’accompagnement à l’agriculture intelligente.
  • Transmission des données : La fiabilité du réseau (GPRS, LoRa, Sigfox) doit être assurée même dans des zones rurales peu couvertes.
  • Maîtrise numérique : La formation reste un point clé pour que chaque agriculteur s’approprie ces nouveaux outils (source : Observatoire Agritech, 2023).

Côté opportunités, la tendance est à l’intégration des capteurs avec d’autres solutions numériques :

  • L’Intelligence Artificielle permet déjà d’anticiper les besoins du sol selon la météo annoncée ou l’historique des cultures.
  • L’imagerie satellite associée aux capteurs au sol permet de croiser les informations : ainsi, il devient possible de croiser l’état du couvert végétal avec la carte d’humidité du sol, pour détecter les débuts de carence “invisibles à l’œil nu”.
  • La mutualisation des données entre agriculteurs, via des plateformes collaboratives, ouvre la voie à une nouvelle forme de coopération agronomique et à la création de modèles prédictifs locaux.

Vers une intelligence collective au service du sol vivant

En agriculture comme en viticulture, connaître et piloter la fertilité des sols grâce aux capteurs connectés n’est désormais plus l’apanage d’une poignée de “fermes du futur”. Ces technologies s’invitent progressivement dans les outils du quotidien, là où elles apportent de la valeur pour ajuster, préserver et améliorer la vitalité des sols. La démocratisation de ces outils, conjuguée à l’accompagnement des acteurs du terrain, dessine une voie nouvelle : celle d’une gestion proactive et partagée de la fertilité, fondée sur la connaissance fine et le respect du vivant.

À l’heure où la santé des sols est reconnue comme un patrimoine commun par la Commission européenne (Directive Sols, 2023), la transition vers des pratiques outillées et éclairées devient source d’espoir. Les capteurs connectés, loin de vouloir remplacer l’œil expert et la main de l’agriculteur, se posent comme des alliés de poids pour réconcilier productivité, résilience et durabilité.

Poursuivre sur cette voie, c’est donner à chaque sol la chance de révéler tout son potentiel pour nourrir le monde de demain, tout en préservant notre précieux bien commun : la terre.

Sources :

  • INRAE – “Etat des sols européens”, 2022
  • FAO – Rapport 2021 sur les sols
  • The Soil Health Partnership, Bilan 2022
  • Arvalis – Rapport sur l’agriculture connectée, 2023
  • Observatoire Agritech – Panorama 2023
  • Directive Sols – Commission européenne, 2023
  • Vitinnov, “Gestion connectée de la fertilité dans le Bordelais”, 2023

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