L’eau de pluie, alliée incontournable d’une irrigation durable

16 septembre 2025

Face à la raréfaction de l’eau, repenser l’irrigation agricole

En agriculture, l’eau reste le bien le plus précieux et, paradoxalement, l’un des plus menacés. Réchauffement climatique, sécheresses à répétition, multiplication des périodes de canicule : ce cocktail bouleverse la disponibilité de la ressource hydrique, notamment en France où 70 % de l’eau prélevée annuellement est destinée au secteur agricole (source : Ministère de la Transition écologique). Or, selon le rapport du GIEC de 2022, le manque d’eau devrait s’aggraver : d’ici 2050, la France pourrait voir ses ressources renouvelables baisser jusqu’à 40 % dans certaines régions (GIEC, 2022). Face à ces perspectives préoccupantes, la récupération et le stockage de l’eau de pluie ne sont plus une simple alternative, mais bien un pilier central de l’agriculture de demain.

Les bénéfices multiples de la récupération de l’eau de pluie

La collecte de l’eau de pluie repose sur un principe d’une grande simplicité : capter puis stocker l’eau qui tombe naturellement du ciel lors des épisodes pluvieux, pour l’utiliser ultérieurement en irrigation ou pour d’autres usages agricoles. Mais cette démarche, loin de n’être qu’une solution de bon sens, s’avère pleine d’atouts, tant pour la planète que pour l’agriculteur.

  • Réduction de la pression sur les nappes phréatiques : En France métropolitaine, 61 % des volumes d’eau utilisés en irrigation proviennent des nappes souterraines (source : BRGM). Or, une surexploitation accentue leur appauvrissement, jusqu’à mettre en péril leur capacité de régénération. Utiliser l’eau de pluie comme ressource complémentaire permet d’alléger cette pression, un enjeu majeur dans les régions déjà soumises à des restrictions d’usage.
  • Diminution de la facture énergétique et des coûts : Remplir les réservoirs grâce à l’eau de pluie c’est s’affranchir partiellement, voire totalement, du pompage coûteux et énergivore, ou de l’achat d’eau potable. Selon l’Ademe, la récupération de 1 000 m3/an d’eau de pluie amène une économie directe pouvant atteindre 3 500 €, lorsqu’on considère aussi la baisse des coûts liés à la consommation d’eau potable (Ademe, 2021).
  • Prévention des inondations et érosion des sols : Stocker localement l’eau de pluie dans des citernes ou bassins limite le ruissellement, qui cause à la fois inondations, perte de matière organique et lessivage des terres agricoles (source : Actu-Environnement). Ce geste contribue à restaurer une relation vertueuse entre sol, eau et cultures.
  • Adaptation aux épisodes climatiques extrêmes : Les orages concentrés remplacent souvent les pluies fines et régulières, complexifiant la gestion de l’eau à la parcelle : la récupération permet de capter l’excès lors de ces épisodes pour le restituer durant les pics de sécheresse.

Chiffres et exemples : la récupération de l’eau de pluie a-t-elle un impact significatif ?

  • Un toit agricole de 1 000 m en France, à raison d’une pluviométrie de 800 mm/an (moyenne nationale), permet de récupérer jusqu’à 800 m d’eau par an – soit l’équivalent de près de 270 000 arrosoirs de 3 litres !
  • La récupération d'eau de pluie est désormais obligatoire pour les nouveaux bâtiments agricoles en Wallonie, et de plus en plus encouragée en France par des dispositifs d’aides régionales (source : Chambre d’Agriculture Grand Est).
  • Certaines exploitations viticoles du Bordelais ou du Languedoc-Roussillon ont investi dans des bassins de récupération pouvant stocker 5 000 à 20 000 m. Cela couvre leurs besoins en irrigation durant plusieurs semaines de sécheresse estivale (Vitisphère).
  • En maraîchage biologique, des fermes en Auvergne utilisent l’eau stockée lors des pluies d’hiver pour irriguer l’intégralité de la saison de culture, limitant ainsi leur dépendance au réseau (Terreau Auvergne).
  • En France, près de 10 % de la surface cultivée est aujourd’hui irriguée (source : Agreste, 2022). Face à la multiplication des événements climatiques extrêmes, cette part pourrait croître à condition d’une gestion durable de la ressource.

Comment mettre en œuvre la récupération et le stockage de l’eau de pluie ?

Étape 1 : capter l’eau de pluie

Cela commence par la collecte grâce aux toitures des hangars agricoles, serres ou bâtiments d’exploitation. L’eau est généralement dirigée vers des gouttières, puis acheminée par un dispositif de filtration (grille, filtre à sable…) pour limiter les impuretés avant d’atteindre la zone de stockage. Certaines fermes combinent ces collecteurs à des surfaces « naturelles » aménagées (talus, micro-bassins de rétention dans les champs) pour élargir la collecte lors de pluies importantes.

Étape 2 : stocker efficacement

Plusieurs solutions s’offrent aux exploitants, en fonction de la surface, du volume souhaité et des contraintes réglementaires :

  • Citerne souple ou rigide : Facile à installer, leur capacité varie de 1 000 à plus de 500 000 litres. Elles sont parfois enterrées pour éviter l’évaporation ou s’intégrer au paysage.
  • Bassin de rétention ou lagune d’irrigation : Plus coûteux mais adaptés au stockage de très gros volumes, ils nécessitent une bâche étanche et un entretien régulier contre les algues.
  • Fûts et cuves modulaires : Idéales pour les petites unités (serres, jardin maraîcher), elles présentent une grande flexibilité d’installation.

Il est recommandé de dimensionner son système selon :

  • Les besoins en eau précis de la ou des cultures (exigences hydriques, période de croissance, etc.)
  • La pluviométrie locale et la fréquence des précipitations
  • Les surfaces de collecte disponibles

Un dimensionnement correct permet d’optimiser l’investissement et d’éviter les ruptures d’approvisionnement pendant les périodes les plus critiques.

Quelle réglementation ?

En France, l’eau de pluie stockée doit servir exclusivement aux besoins agricoles (arrosage, nettoyage, etc.) mais ne peut pas être utilisée pour l’alimentation humaine ou animale sans traitement spécifique (règlementation DDT - Direction Départementale des Territoires). Toute installation de plus de 1 000 m peut nécessiter une déclaration en préfecture.

Les limites et défis d’un modèle basé sur l’eau de pluie

  • Variabilité de la ressource : Dans certaines années très sèches, les réserves de pluie peuvent être insuffisantes. Il est donc essentiel de penser la récupération d’eau comme un pilier complémentaire, à associer à des pratiques économes (goutte-à-goutte, paillage, adaptation du calendrier de culture).
  • Coût d’investissement initial : Le stockage de gros volumes représente un certain coût, surtout si l’on souhaite équiper son exploitation de bassins étanches et automatiser l’arrosage. Ces investissements sont d’autant plus rentables qu’ils s’inscrivent dans une démarche globale d’économie d’eau.
  • Qualité de l’eau : L’eau de pluie peut contenir des polluants atmosphériques, des débris végétaux/animaux. Une filtration adaptée est indispensable pour préserver la durabilité du système d’irrigation et éviter la prolifération d’algues ou de maladies dans les cultures (source : Irstea).
  • Entretien : Les infrastructures doivent être vérifiées et nettoyées régulièrement (gouttières, filtres, citernes), tout particulièrement à la sortie de l’hiver.

Innovations et perspectives : l’eau de pluie au cœur de la résilience agricole

Des solutions innovantes voient le jour pour renforcer la résilience des exploitations :

  • Sondes connectées et logiciels de pilotage : Le recours à des capteurs d’humidité du sol et outils d’aide à la décision améliore significativement l’efficacité de distribution de l’eau stockée (EvapoTranspiration, météo en temps réel).
  • Gestion collective : Des syndicats d’irrigants mutualisent désormais des bassins de stockage entre fermes afin d’amortir les coûts et d’assurer une redistribution équitable lors des pics de besoin (France Bleu).
  • Systèmes gravitaires sans énergie externe : Dans les zones de pente, des réseaux d’irrigation gravitaire couplés à la récupération d’eau offrent une solution 100% autonome et à faible coût d’entretien.
  • Recherche sur la qualité de l’eau stockée : Des projets tels que le programme Agr’Eau de l’INRAE testent différentes solutions de filtration naturelle (roseaux, zones humides artificielles) pour maintenir la qualité sur le long terme sans utiliser de produits chimiques.

L’eau de pluie, ressource-clé d’une agriculture régénérative

À l’heure du changement climatique, chaque initiative visant à mieux préserver et valoriser l’eau agricole compte. La récupération et le stockage de l’eau de pluie s’inscrivent dans cette logique, en privilégiant la sobriété, l’autonomie et l’adaptation face à l’incertitude climatique. C’est un outil accessible, adaptable et évolutif, à intégrer progressivement au sein de toutes les formes d’agriculture, qu’elles soient intensives ou paysannes, conventionnelles ou biologiques.

La réussite d’une telle démarche repose autant sur la dimension technique que sur la volonté de repenser collectivement nos usages. Car l’irrigation durable ne se construit pas seulement dans les champs, mais aussi grâce à un engagement de tous les acteurs – agriculteurs, institutions, territoires – vers des pratiques toujours plus résilientes et responsables.

Plus qu’une solution parmi d’autres, l’eau de pluie peut devenir le socle d’une agriculture prête à relever les défis hydriques du 21 siècle.

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