Préserver la vie des sols : stratégies concrètes pour lutter contre l’érosion en agriculture responsable

10 juillet 2025

Pourquoi l’érosion des sols est-elle un enjeu majeur pour l’agriculture ?

L’érosion des sols est souvent un phénomène invisible au quotidien, mais ses conséquences à moyen et long termes sont considérables. Selon la FAO, près de 75 milliards de tonnes de terres arables disparaissent chaque année dans le monde à cause de l’érosion (source : FAO, 2021). En Europe, 12 millions d’hectares de terres arables sont affectés par l’érosion hydrique, soit environ 8% de la surface agricole utile (source : European Commission, 2022).

Outre la perte de la fertilité, l’érosion amplifie le ruissellement, entraîne la dégradation des écosystèmes aquatiques par transport des sédiments et réduit la capacité des sols à stocker l’eau et le carbone. En France, on estime que 20 tonnes de terre par hectare et par an peuvent être perdues dans les zones les plus touchées comme le bassin parisien, avec un effet direct sur le rendement des cultures et la biodiversité.

Les différents types d’érosion et leurs causes en agriculture

L’érosion hydrique

C’est la pluie qui, par effet d’impact et de ruissellement, arrache les particules du sol. Les phénomènes d’érosion hydrique sont accentués par :

  • La suppression du couvert végétal après les récoltes ou pendant l’hiver
  • Le travail intensif du sol (labour profond, travail du sol nu)
  • Les rotations culturales courtes ou la monoculture
  • Les pentes ou micro-reliefs marqués

Selon l’INRAE (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), jusqu’à 90% de l’érosion hydrique est liée à des épisodes de pluies intenses sur sol nu.

L’érosion éolienne

Moins visible mais tout aussi préoccupante, elle concerne principalement les régions à hivers secs et vents forts, ou les grandes plaines céréalières (ex : Centre, Champagne, Limagne). Les labours d’automne exposent énormément la parcelle au vent, favorisant le départ des couches superficielles riches en humus.

L’impact de l’érosion sur la fertilité et la biodiversité du sol

En agriculture conventionnelle, la perte de la couche arable réduit rapidement la teneur en matières organiques et en micro-organismes indispensables à la santé du sol. Selon l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement), il faut environ 500 ans pour reformer 2,5 cm de sol fertile naturellement. Chaque centimètre de sol perdu se traduit donc par un déficit de production et une fragilité accrue vis-à-vis des stress (sécheresses, maladies…).

Les leviers d’action : solutions pratiques pour limiter l’érosion

1. Maintenir un couvert végétal vivant au maximum de l’année

Le maintien d’une protection permanente du sol est la pierre angulaire de la lutte contre l’érosion :

  • Engrais verts et couverts végétaux : Après la récolte, semer des plantes (moutarde, trèfle, vesce…) limite l’action des pluies, améliore la structure du sol grâce à leurs racines et augmente la teneur en matière organique.
  • Paillage ou mulch : Laisser les résidus de culture à la surface protège le sol de l’érosion par impact des gouttes d’eau, réduit le ressuyage et nourrit le sol.

Une méta-analyse de Cornell University (2017) montre que l’implantation de couverts végétaux réduit l’érosion de 20 à 80 % selon les systèmes.

2. Adapter le travail du sol

La réduction du travail du sol limite l’exposition de la terre nue :

  • L’agriculture de conservation (semis direct, non-labour, TCS) favorise la stabilité des agrégats du sol et réduit le ruissellement.
  • Le strip-till (travail du sol en bande) est une alternative en grandes cultures.
Selon l’INRAE, l’adoption du semis direct sous couvert peut diminuer la perte de sols de 90 % en grandes cultures.

3. Gérer l’eau au champ

L’aménagement des parcelles permet de casser le ruissellement :

  • Haies, bandes enherbées, talus plantés : Positionnées en bas de pente ou en contour, elles interceptent les particules en mouvement (source : Chambre d’Agriculture du Gers, 2022).
  • Fossés d’infiltration et noues : Canaliser les excédents d’eau afin de réduire la vitesse d’écoulement.

4. Diversifier les rotations culturales

Passer d’une monoculture à une rotation diversifiée diminue l’exposition d’une même parcelle à l’érosion. Associer, par exemple, céréales, légumineuses et plantes fourragères renforce la structure du sol et optimise la couverture annuelle.

5. Adopter l’agroforesterie

L’intégration d’arbres et d’arbustes au sein des parcelles permet :

  • De stabiliser la structure du sol grâce au réseau racinaire étendu
  • De freiner les écoulements d'eau et le vent
  • De favoriser la biodiversité et les auxiliaires de cultures
L’agroforesterie réduit de moitié en moyenne l’érosion des sols dans les parcelles concernées (source : projet Agr’eau, AFAC-Agroforesteries).

Lutter contre l’érosion en viticulture : des approches spécifiques

Avec ses rangs travaillés et ses pentes souvent abruptes, la vigne est particulièrement à risque : selon la revue Science of the Total Environment, la perte de terre peut y dépasser 60 tonnes/ha/an en absence de couverture végétale (Panagos et al., 2016). Face à ce défi :

  • Implanter un enherbement permanent entre les rangs (graminées, trèfle…)
  • Favoriser des bandes fleuries pour les pollinisateurs et la faune du sol
  • Installer des fascines ou des structures en branches sur les pentes les plus exposées
  • Pratiquer le non-labour et choisir des outils limitant le travail du sol superficiel

Cette stratégie a permis une réduction de plus de 80% des pertes de sol sur certains vignobles allemands et espagnols pionniers (source : OIV, Organisation Internationale de la Vigne et du Vin).

Les innovations et technologies au service de la gestion de l’érosion

L’agriculture durable s’appuie aussi sur l’observation et l’innovation :

  • Capteurs connectés et relevés de données météo : Pour anticiper les risques de pluies violentes et ajuster le travail du sol en conséquence
  • Drones et imagerie satellite : Identifier les zones à risque et le début de formation de ravines, intervenir à temps
  • Bilan matière organique par analyse de terroir : Adapter les rotations et le choix des engrais verts pour maximiser la résilience du sol

Des applications telles que Sentinel-2 du programme Copernicus (ESA) permettent aujourd’hui de cartographier finement le risque d’érosion à l’échelle de la parcelle.

L’aspect collectif : la lutte contre l’érosion, affaire de territoire

Les démarches individuelles trouvent leurs limites si elles ne s’intègrent pas à une réflexion collective : bassins versants agricoles, associations d’agriculteurs pour la gestion de l’eau, projets de bandes enherbées à l’échelle de plusieurs exploitations, conservation et remontage du bocage. Les dynamiques collectives renforcent la résilience face aux aléas climatiques et favorisent la protection durable du capital sol.

Le programme « Sols Vivants » porté par l’AFA, ou le réseau Dephy Ecophyto, montrent l’intérêt d’une mutualisation des bonnes pratiques, de l’observation et du partage d’expérience.

Changer de regard sur la gestion des sols

Prévenir et gérer l’érosion des sols, c’est non seulement conserver la productivité agricole mais aussi préserver un patrimoine commun pour les générations futures. Les leviers sont nombreux, accessibles et adaptables à chaque contexte. L’enjeu central reste celui de redonner au sol sa qualité de milieu vivant, résilient, capable de porter la diversité des cultures et des paysages.

Face au défi climatique, la gestion de l’érosion s’impose comme un pilier incontournable d’une agriculture de demain, plus riche, fertile et respectueuse des équilibres naturels. Faire évoluer ses pratiques, c’est participer activement à une révolution silencieuse mais essentielle pour nourrir la Terre sans l’appauvrir.

Sources sélectionnées

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